Michèle Lepeer, peintre des fantômes de notre monde et de nos inconscients

Cela ne se sait peut-être pas beaucoup, mais Nyons est une ville de peinture. Le Préau des Arts y tient une grande place, en présentant chaque été des pléïades d’artistes dont certains surpassent ce qui se montre souvent dans les diverses galeries de nos grandes villes. Ces artistes, modestes pour la plupart, se contentent d’exposer leurs œuvres de semaine en semaine. En ce moment, par exemple, l’artiste d’origine belge, mais vivant depuis très longtemps dans la région, Michèle Lepeer, qui peint depuis fort longtemps (cinquante ans dit-elle) et a réussi au cours de ces années à montrer son travail dans des lieux de culture importants en Belgique (à Liège) et au Luxembourg. Dès le début, peintre du mouvement (elle a portraituré de grands tennismen en action, Mats Willander possèderait même une de ses œuvres à ce que l’on dit !), elle s’est vite orientée vers la mise en scène des drames de notre histoire. Quand les humains doivent fuir. Fuir à cause des bombes (Tchétchénie), à cause des massacres (à l’est du Congo, vers Goma), à cause des oppressions (femmes afghanes) et demain sans doute à cause des sécheresses… Son art est fascinant. De loin, et si l’on passe trop vite devant ses toiles, on risque de ne retenir que des camaïeux de bleus, des allures de faïence et des teintes délicates, mais lorsqu’on se rapproche, on voit, et ce que l’on voit, ce sont des visages, des bras noueux, des corps qui transportent des marchandises vers un ailleurs inconnu. Michèle Lepeer peint les migrants, qu’ils soient occasionnels ou de tout temps (comme les roms). Elle est profondément marquée par le souvenir de la Shoah. Ces bleus que l’on voit chez elle, à l’instar des bleus de Picasso de la période du même nom, sont tristes, ils disent toute la misère du monde. En plus, l’artiste ne se contente pas des effets, elle se penche aussi sur les causes, tous ces tyrans qui ont causé les drames de notre temps, de Hitler à Staline, de Hussein à Poutine. Elle réalise alors des objets étonnants, comme des boules de plexiglas renfermant les portraits en papier froissé de ces divinités maléfiques, ou des tubes transparents qui contiennent des rubans sur lesquels leurs noms sont inscrits. Une toile étonnante où l’on devine en ombre les figures des dictateurs est carrément lacérée, déchirée pour montrer l’étendue de ce qu’ils nous font subir de déchirement, ces effrayants leaders. L’art de Michèle Lepeer est minutieux, devant mon ébahissement face à la construction de ses tableaux, elle me dit qu’elle n’a pas de plan préconçu, et que, pour tous, elle part du coin supérieur gauche et avance lentement, méticuleusement, couvrant patiemment la toile d’un pavage coloré où l’on finit par découvrir en filigrane les fantômes qui parcourent à la fois notre monde et notre inconscient.

« Cachés, tapis dans l’ombre, ils peuvent surgir, tenter de prendre le pouvoir sur nos consciences, sur nos idées… Tenter de les repérer avant qu’ils ne nuisent à notre humanité. Les repérer pour les ignorer, pour ne pas se faire piégés » écrit-elle à propos des « dictateurs, tyrans, bourreaux, tout-puissants entubés, encubés, enquillés… enfermés ». et la pièce qui va avec est un « boucher de Damas en brochette » sous forme de trois plastiques fondus…

Mélilla

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